Observations (6): subventionner le sport professionnel est une arnaque.

Au cours de l’année, j’ai compris que ce qui est arrivé à Québec n’est qu’un cas particulier d’une arnaque perpétrée à la grandeur de l’Amérique du Nord par le sport professionnel: baseball, football, basketball, et hockey. Ce dernier est le plus petit, le moins mauvais des quatre. Ensemble, ils réussissent à recevoir un milliard de dollars d’argent public en moyenne par année. Ils appliquent tous la même recette, une danse en 7 temps qui est très bien documentée dans le livre Field of Schemes. Si vous allez voir le site du livre , jetez un coup d’oeil aux résultats de recherches avec les mots Nordiques, Coyotes, et Markham par exemple. Si vous êtes pressés, l’article Why Do Mayors Love Sports Stadiums? résume bien le sujet. Le même sujet est repris avec humour dans l’article Congress Threatens To Leave D.C. Unless New Capitol Is Built. Voici les 7 étapes.

  1. Le stade est désuet
  2. L’équipe menace de s’en aller si la situation n’est pas corrigée
  3. On ne peut pas être compétitifs sans un apport d’argent public
  4. Publication d’études montrant que le nouveau stade créera des emplois et des investissements par multiplication miraculeuse
  5. On crée un sentiment d’urgence
  6. Une fois qu’on commence à avoir l’acquiescement des autorités publiques, on augmente la facture
  7. On recommence les étapes 1 à 6 dix ou vingt ans plus tard.

Dans notre cas, la désuétude est facilement plaidable vu l’ancienneté de l’édifice. Mais ça commence toujours par cette étape. Même un stade vieux de 15 ans est obsolète lorsqu’on en veut un autre. En 2004 le gérant des Blue Jays déclarait que le Sky Dome, âgé de 15 ans seulement, et ayant coûté 600 millions, était désuet. Il fallait recommencer.

Deuxième étape, l’équipe va déménager si on n’a pas un nouveau stade. On invente une série d’endroits où elle pourrait aller et on met la pression. Dans notre cas elle était déjà partie, mais on peut jouer le jeu à l’envers: on invente une série d’équipes qui pourraient venir ici et on met la pression. La plupart du temps c’est de la frime. Le présumé départ est une tactique de négociation. Il arrive parfois qu’un joueur s’échappe et révèle la tactique. Après avoir obtenu ce qu’il voulait de la ville de Pittsburgh, Mario Lemieux a admis que “Nous n’avions aucune intention de quitter Pittsburgh. Nous avons visité Kansas City et Vegas et d’autres villes uniquement pour bien manger et revenir…. Ce n’était qu’une façon de faire monter la pression, et on savait que ça allait marcher.”

Troisième étape: les autres sont mieux équipés que nous donc nous ne sommes pas compétitifs. On perd de l’argent et il n’y a qu’un nouveau stade pour changer la donne. Il m’est difficile de voir un lien entre le nombre de loges, la grosseur du tableau d’affichage, le prix des hot dogs, et la performance des joueurs, mais bon, puisqu’ils le disent, ça doit être vrai. C’est un cycle infini: dès qu’une équipe a un stade “plus meilleur”, les autres deviennent immédiatement “pas compétitifs” et ils réclament à leur tour un nouveau stade ou au moins des améliorations.

Quatrième étape: la facture s’en vient et l’opposition aussi. On publie des études qui promettent un retour extraordinaire sur l’investissement: emplois mirobolants, revitalisation du quartier, effet multiplicateur. Tout y passe. On ne dépense jamais. On investit et c’est payant. C’est tellement payant qu’on se demande pourquoi on n’en construit pas deux. Lorsqu’on lit les études, on voit bien les trous. Par exemple, on peut lire une analyse, publiée sur le site du Grand Club à RDS, du rapport D’Ernst and Young. Ces “études” ne font jamais état des résultats dans les autres villes qui montreraient les dépassements de coûts, les dettes énormes laissées aux villes, les hôtels et autres édifices non construits. C’est pourtant la réalité. Regardez simplement l’état des finances de la ville de Glendale.

Cinquième étape: il faut forcer le vote en créant l’urgence. Il faut décider maintenant sinon il sera trop tard – un peu comme chez le mythique vendeur d’autos usagées. Chez nous c’était les Coyotes qu’on allait perdre si on n’agit pas tout de suite. En plus c’est une période unique avec le dollar canadien et je ne sais quelles autres conditions dans la ligue. Ces urgences sont factices. Les Marlins de Miami ont été dans l’urgence de 2004 à 2008! Rappelons-nous aussi l’urgence qu’il y avait au mois de juin 2011 pour voter la loi 204. Si elle n’était pas votée, le projet était terminé. C’était, comme les autres, une fausse urgence.

Sixième étape: on augmente la facture. Tout bon projet avec de l’argent public commence avec une estimation trop basse qui ne fera qu’augmenter par la suite. Un exemple pas loin de chez nous: le Sky Dome de Toronto a commencé à 150 millions et fini à 600 millions au moins. À Québec, on retient le chiffre de 400 millions. Dès qu’on en a commencé la construction il y a eu des augmentations dans les chiffriers des autres, mais c’est toujours le même projet: 40 millions rajoutés par Québécor pour payer son studio que la Ville devait lui payer, 35 millions en retour de taxes provinciales et 35 millions pour déplacer Loto-Québec. 400+110=510 et on n’a pas encore coulé de béton. 28% d’augmentation déjà. Combien coûtera le réaménagement des routes aux alentours? Nous en saurons plus dans quelques années.

Septième étape: on recommence. Un exemple: en 2004 Ricciardi, le gérant des Blue Jays, déclarait que le SkyDome (âgé de seulement 15 ans) était désuet. À Québec c’est en partie réglé d’avance, car les contrats stipulent que la Ville doit fournir, à ses frais, toutes les améliorations technologiques pour demeurer “state of the art”, et tout changement demandé par la LNH.

Enfin, je reviens sur le mot “arnaque”. Je l’utilise à bon escient, car le public se fait sciemment promettre des bénéfices qui n’arrivent jamais, des budgets limités qui explosent toujours, des urgences qui n’en sont pas. Puisque c’est la même histoire répétée partout en Amérique du Nord depuis des décennies, ce n’est pas un hasard mais un système efficace, bien établi, pour obtenir de l’argent public pour enrichir encore plus les milliardaires.

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